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L’ami(e)

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La sensibilité est une disposition à l’ouverture, à l’accueil de ce qui peut advenir; elle est une porte qui ne dit en fait que la possibilité que l’on a de l’ouvrir mais rien du lieu où l’on entrera. Entre l’amour et l’amitié, tant d’aspérités semblent incliner  notre être tantôt vers l’autre que, le plus souvent, on ne sait pas ce don notre sentiment est empreint, mais il est là, intense, souverain. Et il devient inutile de tenter de nommer, d’identifier ce qui cherche à demeurer innommé.

Comment définir de manière satisfaisante les mots je t’aime?

Comment désigner toutes les nuances, les degrés de lumière et de gris entre l’amour et l’amitié? Comment percevoir les aspérités du visible et lire jusqu’ à l’invisible?

Le feu de la transformation ne peut être traversé que dans la solitude. Mais si elle seule m’apprend à comprendre et à abandonner mes peurs, l’Ami(e) surgit au moment ou je voudrais relâcher l’étreinte fragile et céder au vide, me tend la main, murmure quelques mots, pose sa tête sur l’oreiller froid, coupe le pain, recueille les doutes , les vastes tristesses, ne dit rien et cela suffit, Tout est là, au plus près, au plus creux des bras, au cœur des jours, et je découvre l’amitié comme le plus précieux des liens. Je regarde l’Ami(e) qui ouvre portes et fenêtres de la maison et soudain je sais : j’ai traversé le feu.


Je ne peux pas abandonner renoncer à atteindre l’autre rive. – je ne suis pas seule. L’Ami(e) m’accompagne, ne me quitte pas des yeux, ne me quitte pas du cœur, Tend comme une main, la passerelle entre les rives, pointe du doigt l’invisible lueur, touche la douleur et l’apaise.

Ils sont deux, ils sont quatre puis six, ils témoignent de l’éclaircie qui peut émerger de l’obscurité, du mouvement qui traverse l’invisible; bientôt ils seront plus de quinze autour de la table ou l’on célébrera le recommencement de la vie, les printemps toujours possibles.

L’amitié permet de préserver le léger à travers la gravité. Et si je n’occulte pas les dons qui me sont offerts à travers la douleur, je vois l’Ami(e) qui m’apprend ce que j’ignorais encore de l’amour.

Je ne sais pas le chemin – on ne sait rien des chemins, mais à mes cotés quelqu’un m’invite à avancer.


Hélène Dorion – L’étreinte des vents – Les presses de l’Université de Montréal

On ne se quitte pas

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Les feuilles des arbres se sont mises à remuer légèrement. Le vent s’est levé, je l’entends qui siffle à travers les fenêtres de la maison; il harcèle les arbres dont les branches lèchent avidement le toit, secoue l’horizon qui jusque-là était demeuré immobile. Les oiseaux commencent à s’envoler sous le bruit de plus en plus assourdissant de ce qui s’agite maintenant furieusement. Le sol vacille, la maison tremble sous l’emprise de ces vents dont la violence me fait oublier la présence douce et apaisante qui m’entourait, et dans la quelle je me berçais, il y a encore quelques heures. L’on devine les bateaux qui chavirent, les mats abimés, les vies jetées par-dessus bord. La nature se déchaine avec un tel acharnement qu’elle efface presque complètement le souvenir de ce qu’elle peut aussi être telle une source inépuisée de lumière, une force enveloppante qui élève, nous fait rêver, nous fait aimer.

Un jour on rencontre un être qui nous dit je t’aime comme jamais encore on ne l’avait entendue. …

(…)

Mais ce n’est plus le même amour. Plus le même être. On ne sait trop, – il y avait le soleil et on a oublié les grands vents, la tempête qui pouvait venir tout casser. On avait oublié ce que l’on sait depuis toujours, oublié que tout n’est que passage et impermanence, qu’un jour l’ombre et un jour l’éclaircie, que tout peut basculer comme on retourne la terre pour l’ensemencer de nouveau.

On avait oublié la leçon de l’arbre et du vent qui vient tout balayer, celle de l’aube et du crépuscule.

On avait oublié le recommencement toujours possible.

Hélène Dorion, l’Étreinte des vents, Presses de l’université de Montréal